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Sa ka maché

Félix-Nathalie a le teint mat, le visage et le haut de son front rongé par la calvitie, le regard doux et rieur, les épaules droites, l’estomac gonflé par les bières bues entre copains, la démarche lente mais assurée. Il parle très fort : quand il est au téléphone dans la rue, on se sent concerné par la discussion, personne ne veut l’écouter mais tout le monde l’entend. Il boit du rhum, il a l’alcool joyeux ; il boit beaucoup, mais jamais trop. Il aime la musique. En voiture, il ne peut s’empêcher de marquer les rythmes en tapotant sur le volant. Il danse en soirée sur tout type de musiques, il a le rythme dans la peau. Il aime beaucoup les femmes : il sait les charmer mais elles ne lui font pas confiance. D’où il vient, il connaît tout le monde et tout le monde le connaît. Il fait la sieste après chaque repas sur son hamac au frais du vent. Il ne faut pas le brusquer : avec lui c’est doucement le matin et tranquillement l’après-midi. S’il a du retard, et il en a souvent, vous le verrez trouver un excuse tout droit sortie de son imagination mais qui vous force à lui pardonner, il vous fait un grand sourire et se moque de vous sur votre ponctualité : « tranquille doudou! ».

Il est bon-vivant, posé, dragueur, infidèle, lent, confiant, moqueur, sûr de lui : il se croit irréprochable. Il est antillais.

Têtes sur pattes parisiennes

De Paris, la 93 689 467ème seconde depuis mon arrivée sur Terre,

Mes chers camarades de Makémaké, cela fait bientôt trois tours d’orbites terrestres que je suis arrivé sur cette planète. J’ai récemment pris connaissance d’une nouvelle notion « la mode », une notion dont Paris est, de ce qu’on m’a dit, la capitale.

La « mode » de cette ville est vraiment exceptionnelle ; en ces temps froids les « têtes sur pattes » ont sorti leurs plus beaux revêtements. Quoique, le reste du temps, ils portent d’épais tissus avec  des fourrures d’animaux apparemment très poilus, aujourd’hui ils les ont surmontés de magnifiques près du corps fluorescents. Ensuite, lorsque la chaleur solaire a diminué dans le ciel et que le froid commence à bruler mon visage, un restaurant a fait don de certaines de ses chaises et de sa décoration à des passants qui ont par la suite allumé un feu de camp qui m’a permis de faire remonter ma température corporelle. Mais un monsieur en armure bleue et armé d’un jouet qui envoie du caoutchouc m’a ordonné de rentrer chez moi.

Pour mieux comprendre la « mode », j’ai analysé des morceaux d’arbres abattus nommés « magazines ». Vous ne trouvez pas cela merveilleux ? Après des heures de travail, je suis tombé de fatigue les têtes pleines de trous entourés de jean.

Le lendemain, je me suis rendu dans une avenue commerçante pour moi aussi être « cool » ( un autre terme qu’on a appris qui se prononce « coul » ). Un « tête sur pattes », aux cheveux blancs et aux pare-brise noirs contrastants avec sa blancheur,  était dans un des magasines et il recommandait une certaines marque « Gucci ». En entrant dans l’un de ces magasins, j’ai été accueilli par une charmante jeune « tête sur pattes » qui m’a fait essayer des pantalons dont l’un des genoux semblait être absent, des T-shirts aussi simples que blancs, des chaussures en fourrure de lion et des couvre-têtes pour surmonter le tout. Je dois être particulièrement beau sur cette planète puisqu’à chacun de mes essayages, la charmante jeune « tête sur pattes » me complimentait. Cerise sur la Garonne ( une expression typiquement française ), mon costume m’a seulement coûté quelques bouts de papiers violets.

Depuis que je possède ce costume, je ne peux plus faire trois pas sans que  certains jeunes « têtes sur pattes » se moquent de moi. Apparemment un certain « Drake » a sorti une nouvelle collection. Décidément ! Comprendre la mode, c’est tout un art.

Prafanngador aux Makémakéâtres, Makémaké.

 

R comme Rêve cauchemardesque

Contrairement à ce que vous pourriez croire, mon double n’est pas en tous point semblable à moi.

II est, dans l’ensemble, beaucoup moins bien que moi.

Moi, par exemple, je suis curieux, travailleur, empathique ; lui, il ne s’intéresse à rien, préfère jouer sur son ordinateur et ne peut s’empêcher de rire lorsqu’il voit une personne tomber  dans la rue. J’ai les traits fins, le regard mystérieux qui, accompagné d’un sourire charmeur, me permet de séduire la plus aigrie des filles. Lui, il a le visage bouffi, des yeux de poissons et, au moins, sept dents absentes. J’ai un corps musclé, le teint frais, une élégance naturelle ainsi qu’une joie de vivre extraordinaire. Lui, il est fatigué, grossier, se plaint dès que le ciel se met à pleuvoir et est gentiment surnommé « CupCake » par ses frères car il a des poignées d’amour qui déborde de son short de bain à la plage.

En effet, aussi surprenant que cela puisse paraître, ces deux êtres- moi et lui, lui et moi – qui vivent collés l’un à l’autre, ces deux êtres n’existent pas au même moment ! Lui, se lève tous les jours de la semaine pour aller en cours, alors que moi, et bien, j’apparais uniquement la nuit ! Lui est un adolescent : moi aussi je suis un adolescent qui est— comment dirais-je? imaginaire — oui, imaginaire, voilà le mot.

Comme il est jaloux de moi et qu’il m’envie, il rêve de moi toutes les nuits et n’arrive pas à m’oublier la journée. Moi, de mon côté, comme je suis gentil et que je l’apprécie, je le conseille pour qu’il change et devienne comme moi, ce qui l’agace plus qu’autre chose. Alors il me chasse et se réveille en pleurant et m’insulte, après ça, je ne suis plus qu’un cauchemar.

A comme Argenté comme une cuillère en bois

Le 16 décembre 2018, ma mère, mon oncle et moi  sommes partis pour la campagne assez tard car nous avions regardé la fin d’un film et  ma mère voulait se reposer avant prendre la voiture. Au moment où nous sommes arrivés sur l’autoroute, j’entends ma mère et mon oncle discuter à propos de leur brunch au « Baron Rouge » (un bar près du marché d’Aligre dans Paris). Je n’y prêtais pas vraiment attention, mes oreilles étaient occupées par la musique de mes écouteurs. 

-Mais quel gros con celui-là ! s’exclame mon oncle ce qui m’interpella.

-Qui ça, tonton?

-Un p’tit  branleur qui est né avec une cuillère en argent dans l’cul, me répond-il.

La grossièreté de mon oncle, seulement avec ses proches évidemment, peut plaire ou déplaire. Moi, elle me fait rire. 

-Qu’est-ce qu’il a fait pour mériter autant de belles choses?

-Eh bien, je l’avais vu offrir à la table voisine, avec qui l’on avait sympathisé juste avant, une tournée d’huîtres. Alors pour créer une bonne ambiance, comme on le fait toujours, nous avons proposé de joindre nos deux tables et de faire un petit peu connaissance. 

– Bah, il m’a l’air plutôt cool ton « p’tit branleur ».

– Laisse-moi finir, tu vas comprendre. Je parlais avec une très charmante dame qui me racontait comment est-ce qu’elle avait quitté sa ville pour venir s’installer à Paris. Ce qui était drôle c’est qu’elle venait de Cavalaire (Mon oncle y possède une maison de vacances). Et puis t’as l’autre qui s’est ramené pour nous raconter qu’il connaissait très bien Cavalaire car ses parents et lui possèdaient une chaîne d’hôtel de luxe et qu’ils en avaient une à Cannes, à St-Tropez, à Monaco et à Cavalaire. Ensuite ils nous a raconté ses vacances en jet-ski dans les eaux turquoises des Maldives avec sa femme mannequin… enfin bref. Pendant vingt minutes, il nous a raconté ses bobards et la chance que nous avions de pouvoir nous offrir des maisons sur la Côte d’Azur et de ne pas avoir fini boucher. 

J’entends ma mère pouffer de rire en sentant mon oncle monter en pression au fil de son récit. 

– Sache, mon neveu, que je ne supporte pas les p’tits jeunes méprisants comme lui. Ton grand père était boucher et pourtant regarde ta mère et moi nous nous en sommes plutôt bien sortis. J’ai fais mes recherches sur lui et en fait il s’avère que Monsieur le noble est à l’accueil d’une petite auberge que tiennent ses parents dans Paris. Tu vois, ce p’tit con est argenté comme une cuillère en bois.

– C’est-à-dire?

– C’est-à-dire qu’il se vante de choses qu’il n’a pas, qu’il raconte des bobards sur sa « fortune » alors qu’il bouge pas de son trou. Ta grand-mère utilisait beaucoup cette expression. 

Fier de son clin d’œil à la grand-mère, il se remémore avec ma mère les vieux souvenirs qu’ils avaient avec « la vieille » avant de finalement s’endormir pour laisser la voiture dans un silence nostalgique.