Lydie Salvayre, Pas pleurer , 2014

Dans ce livre, Lydie Salvayre raconte l’histoire de sa mère et de sa grand’mère, au moment de la guerre civile espagnole. Sa mère a 90 ans et se souvient avec elle de sa jeunesse en Espagne.

Le 18 juillet 1936, ma mère, accompagnée de ma grand-mère, se présente devant los señores Burgos qui souhaitent engager une nouvelle bonne, la précédente ayant été chassée au motif qu’elle sentait l’oignon. Au moment du verdict, don Jaume Burgos Obregón tourne vers son épouse un visage satisfait et, après avoir observé ma mère de la tête aux pieds, déclare sur ce ton d’assurance que ma mère n’a pas oublié : Elle a l’air bien modeste.
Ma grand-mère le remercie comme s’il la félicitait, mais moi, me dit ma mère, cette phrase me rend folle, je la réceptionne comme une offense, comme une patada al culo, ma chérie, una patada al culo qui me fait faire un salto de dix mètres en moi-même, qui ameute mon cerveau qui dormait depuis plus de quinze ans et qui me facilite de comprendre le sens des palabres que mon frère Joseph a rapportées de Lérida. Alors quand on se retrouve en la rue, je me mets à griter (moi : à crier), à crier Elle a l’air bien modeste, tu comprends ce que ça veut dire ? Plus doucement pour l’amour du ciel, implore ma mère qui est une femme très éclipsée. Ça veut dire, je bouillais ma chérie je bouillais, ça veut dire que je serai une bonne bien bête et bien obédissante ! Ça veut dire que j’accepterai tous les ordres de doña Sol sans protester et que je laverai son caca sans protester ! Ça veut dire que je présenterai toutes les garanties d’une perfecte idiote, que je ne rechisterai jamais contre rien, que je ne causerai aucune moleste d’aucune sorte ! Ça veut dire que don Jaume me payera des, comment tu dis ?, des clopinettes, et qu’en plus il me faudra lui dire muchísimas gracias avec cet air modeste qui me va si bien. Seigneur Jésus, murmure ma mère la mirade alarmée, plus bas, on va t’ouir. Et moi je grite encore plus fort : Je me fous qu’on m’ouit, je veux pas être bonniche chez les Burgos, j’aime mieux faire la pute en ville ! Pour l’amour du ciel, me supplique ma mère, ne dis pas ces bêtises. Ils nous ont même pas invitées à nous assir, je lui dis révoltée, ni même serré la main, je me raccorde (moi : je me rappelle), je me rappelle brusquement que je souffre d’un panadis au pouce et que j’ai le doigt bandé, panaris si tu veux, mais ne me rectifie pas à chaque mot sinon j’y arriverai jamais.
Alors ma mère pour me pacifier me rappelle à voix susurrée les bénéfices considérables qui m’espèrent si je suis engagée : que je serai logée, que je serai nourrie et que je serai nettoyée, que j’aurai une vacation tous les dimanches pour aller danser la sardane sur la place de l’Église, que je toucherai un petit salaire et une petite prime annualle avec quoi je pourrai me constituer un petit trousseau, et même mettre de côté. À ces mots, je clame : Plutôt morir ! Dios mío, souspire ma mère en jetant des mirades angoissées sur les deux files de maisons qui bordent la ruelle. Et moi je me mets à courir à toute vélocité vers mon grenier. La guerre, heureusement, éclate lendemain, ce qui fait que je ne suis jamais allée faire la bonne ni chez les Burgos, ni chez personne. La guerre, ma chérie, est tombée à pic nommé.

Lydie Salvayre, Pas pleurer , 2014