Jean Tardieu, « Mon double », La Première personne du singulier, 1952

Dans cet autoportrait qu’il rédige à l’approche de la cinquantaine, l’écrivain et poète Jean Tardieu crée un personnage insolite dans le genre autobiographique.

Contrairement à ce que vous pourriez croire, mon double n’est pas en tous points semblable à moi.

Il est, dans l’ensemble, beaucoup moins bien que moi.

Moi, par exemple, je suis grand, maigre, élancé ; lui, il est petit, bedonnant, poussif. J’ai d’abondants cheveux noirs, avec une curieuse mèche blanche qui, dans un jeune visage, surprend et séduit. Lui, il a le cheveu court, rare et grisonnant. J’ai les mouvements vifs, la mine avenante, un caractère hardi, bienveillant et enjoué. Lui, il est fripé, morose, chafouin, grognon, soupçonneux comme un policier de mince mérite et de petite envergure, toujours épiant, toujours calculant avec mesquinerie.

En effet, aussi surprenant que cela puisse paraître, ces deux être -moi et lui, lui et moi- qui vivent collés l’un à l’autre, ces deux êtres n’ont pas le même âge ! Moi j’ai toujours mes vingt ans, alors qui lui, eh bien, il en a au moins cinquante ! Je suis un jeune homme : lui, c’est un homme mûr, mais un homme mûr qui aurait souffert et qui serait devenu — comment dirai-je? cynique — oui, cynique, voilà le mot.

Comme il est jaloux de moi, il cherche toujours à me prendre en faute. Moi, de mon côté, comme je suis plus beau et plus noble que lui, je lui réponds avec hauteur. Alors il se vexe, je me fâche, nous n’en finissons pas.

Jean Tardieu, « Mon double », La Première personne du singulier, 1952