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La Mère

J’avais tellement prié, tellement espéré que la guerre le garde pour elle.

Papa était le genre d’homme sûr de lui, chaque soir maman me racontait des choses merveilleuses sur lui, les larmes au yeux. J’ai fini par le détester (au lieu de l’admirer). Maman pleurait à cause de lui ! Elle ne voulait certainement pas que je déteste mon géniteur comme elle, elle le détestait. Car oui ! Elle le détestait et je l’ai su sans même qu’elle me le dise.
Il a avancé d’un pas vers moi avec ses bras grand ouverts pour m’accueillir. Je l’ai détaillé scrupuleusement. Il  ne me ressemblait pas, pas beaucoup du moins. Il a renoncé, rejetant ses bras le long de son corps et il est entré dans la maison :
– Que c’est bon de rentrer chez soi !
J’ai répondu du tac au tac :
– Ce n’est pas chez toi.
Il s’est retourné vers moi et s’est mis à ma hauteur :
– Ecoute, mon enfant, je sais , je n’ai pas été présent pendant longtemps mais maintenant je suis là ! C’est-ce qui compte, pas vrai?
Un silence s’est installé, je ne voulais pas de lui ! Je ne disais rien. Il a fini vite par le brise r:
-Et puis, regarde moi toutes ces étoiles et médailles rien que pour toi !
Alors c’était ça son objectif ? Il a voulu me racheter avec des objets métalliques ? Je n’ai peut être que dix ans mais je suis loin d’être naïf ou bête !
J’ai détourné le regard et je suis parti vers la cuisine. Il était temps de diner. Je me suis assis à ma place habituelle, près de maman, et j’ai commencé à manger sans attendre personne. L’homme est arrivé  et s’est installé en face de moi, en me fixant et en mangeant lentement.

Une fois le diner fini , je suis parti dans la chambre de maman et je me suis installé en l’attendant. mais cette attente a duré trop longtemps, j’ai décidé de me lever et d’aller voir ce qui se passait.
J’ai vu maman suffoquant, les larmes au yeux. Elle murmurait des choses incompréhensibles pour moi à l’homme dans ses bras. Papa l’a prise dans ses bras tentant de la réconforter mais  peine perdue, elle a crié un « je l’aime! » en le rejetant et le poussant par la même occasion le plus loin possible de son corps. Elle était désespérée et moi aussi par la même occasion.
Papa a remarqué  ma présence et il m’a fait signe de venir. J’ai exécuté l’ordre sans broncher. Il m’a pris dans ses  bras avec maman et il nous réconfortait du mieux qu’il pouvait de notre peine. La mienne de voir un homme surgi de nulle part et celle de maman sans aucun motif. Il m’aide et aide  maman à se sentir mieux. Après tout, je l’ai peut-être jugé un peu trop vite ?
Des semaines ont passé et je suis devenu très complice avec papa. On passait beaucoup de temps ensemble, on jouait comme une famille, on rigolait comme une famille. Quant à maman, un vrai désastre. Elle est devenue maigre, un teint blanc accompagné de yeux rouges. A chaque fois que je lui demandais ce qui n’allait pas, elle répondait : « J’ai mal ici mon ange » en me pointant le côté gauche de sa poitrine. Je faisais tout pour la réconforter avec papa mais ça ne marchait pas.
Un matin, j’attendais que maman vienne me voir dans mon lit comme à notre habitude mais elle n’est pas venue. Alors j’ai décidé d’aller la voir. Dans sa chambre, elle était allongée sur son lit. Je me suis approché d’elle doucement. Arrivé près de son lit, je l’ai secoué légèrement en l’appelant.
-Maman ? Maman ?
Elle ne répondait pas. Je l’ai secouée une deuxième fois mais j’ai eu le même résultat. Elle avait un teint horriblement blanc. Blanc comme la mort. J’ai pris sa main droite qui était glacée et l’ai relâchée instantanément pour aller chercher ma couette. Je l’ai déposé sur maman et j’ai pris ses deux mains. J’ai voulu prendre la main gauche mais j’ai trouvé  un papier. Je l’ai déplié et vu beaucoup de lettres. Mais, à cette époque-là, je ne savais pas lire. L’école n’était pas de partie avec la guerre. Alors j’ai déposé le papier sur le côté et repris ses deux mains dans les miennes, quelques larmes coulaient sur mes joues. Des larmes aussi silencieuses que le silence qui régnait dans la pièce. Un silence de mort… L’atmosphère était si légère qu’elle faisait peur. Je redoutais le pire. Mon amour n’est-il pas assez fort pour qu’elle se lève chaque jour en remerciant Dieu de ma présence? Les larmes au yeux, les prières dans ma bouche et mes mains dans les siennes, j’attendais que papa vienne m’expliquer mon malheur.
Il a fini par arriver quelques temps après, il est entré dans la chambre et il m’a vu, les larmes au yeux, avec maman dans les mains. Il a affiché une mine triste laissant couler un flot des larmes silencieuses sans aucun bruit :
-Pa..p-a el-elle a quoi ma-maman?
– Elle est partie rejoindre la paix.
– Mais ,m..m-ais  elle reviendra quand?
– Elle reviendra te chercher.
– Mais pourquoi?
– Parce que le temps change le monde mon fils.
Ce jour là je ne savais pas ce que disait papa ; aujourd’hui, j’ai l’age que mon père avait quand il est revenu et je comprends.Je suis grand et j’ai fini la guerre parce :
Après la guerre, il y a la paix.

 

 

C comme Les Choses ont changé

Cela fait trois semaines que Jean mon père est revenu de la guerre. Il n’est plus comme avant, il parle tout seul, dit plein de méchancetés sur notre famille. Marie ma mère commence à ne plus pouvoir supporter ça. Avant, mon père était quelqu’un de posé, qui nous rassurait et nous protégeait et qui me lisait des histoires le soir. Mais maintenant qu’il est revenu de quatre ans de guerre, les choses ont changé. Je pleure en cachette  chaque soir dans mon lit et j’ai du mal à m’endormir. Un soir où ma mère a reçu des places pour aller au théâtre, Jean mon père n’a pas voulu venir avec nous. Ma mère et moi avons passé une bonne soirée et quand nous sommes rentrés chez nous, je suis allé me coucher. Quand ma mère a voulu aller se coucher dans son lit, elle a vu mon père mort, avec un couteau dans le ventre : il s’était suicidé.

S comme Soupçon d’amour

J’avais tellement prié, tellement espéré que la guerre le garde pour elle. La jalousie qui me trottait la tête est devenue insupportable. Le lendemain, il m’a proposé un foot, j’ai accepté mais, encore une fois, il m’a prouvé qu’il ne m’a jamais connu, car je n’aime pas le foot, je préfère plutôt le rugby.

Plusieurs mois se sont passés, et j’étais toujours dégouté qu’il soit revenu, puis il a reçu un coup de téléphone qui lui a dit qu’il devait faire ses bagages et repartir à l’armée pour une mission. Alors, une semaine plus tard, il est parti, ma mère déçue, et moi heureux, heureux de retrouver ma place à table, heureux de retrouver ma place au lit à coté de ma mère bien au chaud…

Quelques mois plus tard ma mère a appris que mon père était mort. Elle a pleuré et moi aussi. Je ne savais même pas pourquoi mais peut être qu’au fond de moi, il y a un soupçon d’amour.

Hantise

– Je te fais peur ?
Il s’est accroupi.
– C’est mon pansement ?
Il a interrogé ma mère du regard.
– Ce n’est rien tu sais, juste une égratignure au front.
Et puis il est resté comme ça, devant la porte ouverte, sac à terre et ses yeux dans les miens.
Il a souri.
– Si tu veux, je te montrerai tout ça ce soir.
Il a regardé mon short bleu, mes jambes frêles, les écorchures de préau qui griffaient mes genoux.
– Tu vois ton bobo, là ?
Du doigt, il a effleuré une vilaine croûte sur ma peau. J’ai reculé d’un pas.
– Hé bien ma blessure n’est pas plus grave que ça. Ma mère m’a pris tendrement par l’épaule.
– Il est impressionné, a-t-elle murmuré.
J’ai secoué la tête. Non. Je n’étais pas intimidé. La blessure de mon père ne me faisait pas peur non plus. J’avais simplement oublié comme il était grand, comme il tenait toute la place dans le couloir. Je ne sais pourquoi, je pensais qu’il rentrerait habillé en soldat. Avec un uniforme, un casque, un fusil. Qu’il serait menaçant et fier. Mais il avait un manteau comme les autres pères et des chaussures de pluie.
– Tu embrasses papa ? a demandé ma mère.
Je me suis réfugié contre son tablier. Je l’ai serrée dans mes bras sans répondre. Elle riait. Il riait aussi. Je voulais qu’il reparte. Avec son manteau et sa tête blessée. Je ne voulais pas qu’il prenne ma place à table, dans les bras de maman, dans notre lit à deux.
J’avais six ans lorsqu’il est parti. Il n’avait qu’à pas revenir comme ça, quatre ans plus tard. J’avais tellement prié, tellement espéré que la guerre le garde pour elle.

Lorsque l’on est jeune, la seule chose qui compte réellement pour nous, c’est notre mère. C’est elle qui nous rassure, qui nous protège et même si mon père est censé me protéger, ce n’est que ma mère qui me fait sentir en sécurité. Mon père, lui, des seuls souvenir que j’ai, est une figure imposante et charismatique. C’est lui qui me dispute lorsque je fais une bêtise. En vérité, la guerre, je ne savais ce que c’était, pour moi, la guerre c’est comme moi quand je fait semblant de tirer sur mes copains à la récré. Je ne me rendais pas compte que le bruit des balles n’était pas qu’un simple bruitage. Alors oui, je préférais que mon père fasse *piou* *piou* dans son coin plutôt que de revenir me gronder. Au fond de moi je savais que sa présence me manquait. Quand il ne me disait pas « bravo » lorsque j’avais un A en calcul, quand mes copains me disaient que leur père leur avait acheté le nouveau jouet à la mode. Son absence contribuait à ma hantise envers lui, je le déteste, je déteste la guerre.

 

Etonnants Voyageurs

Cette année encore, le festival Etonnants Voyageurs de Saint Malo organise un concours de nouvelles pour les jeunes gens de 11 à 18 ans. Le parrain, cette année, est Sorj Chalandon : ancien grand reporter, il a couvert pour Libération de nombreux conflits armés – en Irlande, au Liban, au Tchad… Il est aussi écrivain, lauréat du prix Goncourt des lycéens pour Le Quatrième Mur : l’histoire folle d’un metteur en scène qui décide de monter l’Antigone d’Anouilh à Beyrouth, pendant la guerre civile au Liban.

Certains d’entre vous ont déjà participé au concours l’an dernier, avec succès. Je m’occupe de l’intendance, des inscriptions en particulier. A vous, l’écriture. Consultez les deux incipits qui vous sont proposés, au choix. Commencez votre travail et je vous aiderai volontiers.

Concours de nouvelles Étonnants Voyageurs
Date limite d’inscription : 23 février.
Date limite d’envoi des nouvelles : 5 mars.