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Hantise

– Je te fais peur ?
Il s’est accroupi.
– C’est mon pansement ?
Il a interrogé ma mère du regard.
– Ce n’est rien tu sais, juste une égratignure au front.
Et puis il est resté comme ça, devant la porte ouverte, sac à terre et ses yeux dans les miens.
Il a souri.
– Si tu veux, je te montrerai tout ça ce soir.
Il a regardé mon short bleu, mes jambes frêles, les écorchures de préau qui griffaient mes genoux.
– Tu vois ton bobo, là ?
Du doigt, il a effleuré une vilaine croûte sur ma peau. J’ai reculé d’un pas.
– Hé bien ma blessure n’est pas plus grave que ça. Ma mère m’a pris tendrement par l’épaule.
– Il est impressionné, a-t-elle murmuré.
J’ai secoué la tête. Non. Je n’étais pas intimidé. La blessure de mon père ne me faisait pas peur non plus. J’avais simplement oublié comme il était grand, comme il tenait toute la place dans le couloir. Je ne sais pourquoi, je pensais qu’il rentrerait habillé en soldat. Avec un uniforme, un casque, un fusil. Qu’il serait menaçant et fier. Mais il avait un manteau comme les autres pères et des chaussures de pluie.
– Tu embrasses papa ? a demandé ma mère.
Je me suis réfugié contre son tablier. Je l’ai serrée dans mes bras sans répondre. Elle riait. Il riait aussi. Je voulais qu’il reparte. Avec son manteau et sa tête blessée. Je ne voulais pas qu’il prenne ma place à table, dans les bras de maman, dans notre lit à deux.
J’avais six ans lorsqu’il est parti. Il n’avait qu’à pas revenir comme ça, quatre ans plus tard. J’avais tellement prié, tellement espéré que la guerre le garde pour elle.

Lorsque l’on est jeune, la seule chose qui compte réellement pour nous, c’est notre mère. C’est elle qui nous rassure, qui nous protège et même si mon père est censé me protéger, ce n’est que ma mère qui me fait sentir en sécurité. Mon père, lui, des seuls souvenir que j’ai, est une figure imposante et charismatique. C’est lui qui me dispute lorsque je fais une bêtise. En vérité, la guerre, je ne savais ce que c’était, pour moi, la guerre c’est comme moi quand je fait semblant de tirer sur mes copains à la récré. Je ne me rendais pas compte que le bruit des balles n’était pas qu’un simple bruitage. Alors oui, je préférais que mon père fasse *piou* *piou* dans son coin plutôt que de revenir me gronder. Au fond de moi je savais que sa présence me manquait. Quand il ne me disait pas « bravo » lorsque j’avais un A en calcul, quand mes copains me disaient que leur père leur avait acheté le nouveau jouet à la mode. Son absence contribuait à ma hantise envers lui, je le déteste, je déteste la guerre.

 

L’incroyable histoire d’un Breton alcoolique

C’est une histoire que m’a racontée mon grand-père quand j’avais 7 ans. Quand il était jeune, il buvait beaucoup d’alcool parce qu’il est breton.

J’étais parti picoler avec mes amis Benoît et Bertrand. Mais dis-moi, papé, c’est qui Benoît et Bertrand ? Mais si tu sais, Benoit et Bertrand, les bouchers ! Ah oui, les bouchers, non vraiment je vois pas. Bon passons, j’étais parti picoler avec ces deux lascars au Barreau, le bar où l’on ne boit pas d’eau. C’était la première fois que j’y allais car mon bar préféré avait fermé pour des problèmes d’argent. Je m’étais bourré la gueule comme jamais. Et puis après, blackout total. Papé, ça veut dire quoi blakaoutte ? C’est quand tu oublies ce qu’il s’est passé. Donc je me suis réveillé tout nu dans la rue avec une chope de bière pour cacher mon tuyau d’arrosage. Dis papé, c’est quoi un tuyau d’arrosage ? C’est pour arroser les belles plantes mais laisse-moi finir mon histoire. Je suis retourné au bar et la façade était toute brulée. Je suis entré dans le bâtiment et le barman, pourtant bien sympathique la veille au soir, me crie : »Oh non toi tu dégages, t’as causé assez d’ennuis comme ça ». « Mais que s’est-il passé ? » répondis-je. « T’as qu’à le demander à tes deux potes à qui t’as cassé la gueule, espèce de penn boultouz ». Et sur ces mots je sortis du bar tout interloqué et me rendis à la boucherie. Une fois arrivé, je ne vis que Bertrand, vêtu d’un coquard à l’œil droit. Il fit mine que rien n’était arrivé et me salua poliment. Mais Benoît me chopa les bras par derrière. C’était un piège. Ces deux couards savent qu’ils n’ont aucune chance en frontal contre moi. Quels toulls foers ! « On va te faire regretter ce que t’as fait ». « Mais je ne sais même pas ce que j’ai fait ». « Te fous pas de nous, sac’h koac’h ». Ils commencèrent à me frapper. Après une heure de martyr, ils en eurent marre. « Et qu’on te revoit plus, bramm kog ». Et je suivis ses conseils avisés et je rentrai tranquillement chez moi, constatant que cette histoire ne m’apportait que des ennuis. D’ailleurs c’est peut-être pour ça que je ne t’ai jamais parlé des bouchers.

Sage et assurée

Contrairement à ce que vous pourriez croire, mon double n’est pas en tous points semblable à moi. Elle est, dans l’ensemble, beaucoup moins bien que moi.

Moi, par exemple, je suis de juste bonne taille, fine, élancée ; elle, c’est une grande asperge trop maigre. J’ai d’épais cheveux brun foncé, avec de curieux reflets lumineux qui surprennent et attirent le regard.  Elle, elle a le cheveu court, terne et sans forme. J’ai les mouvements vifs, le visage rayonnant de jeunesse, un caractère assuré, bienveillant et enjoué. Elle, elle a la mine sombre, fermée, déjà vieillie ; elle est toujours morose, presque effacée et méfiante comme un policier de mince mérite épiant, toujours calculant avec mesquinerie.

En effet, aussi surprenant que cela puisse paraître, ces deux êtres -moi et elle, elle et moi- qui ne se quittent jamais, ces deux êtres ont un esprit et une mentalité très différente ! Moi, je suis une jeune fille mûre et responsable, alors qu’elle est toujours une enfant capricieuse. Je suis une personne posée, réfléchie : elle, c’est une gamine immature, qui croit encore que le monde ne tourne qu’autour d’elle.

Comme elle est jalouse de moi, elle cherche toujours à me prendre en faute. Moi, de mon côté, comme je suis plus sage et plus assurée qu’elle, je lui réponds avec hauteur. Alors elle se vexe, je me fâche, nous n’en finissons pas.

Critique et naïve

Contrairement à ce que vous pourriez croire, mon double, elle, n’est pas en tous points semblable à moi.

Elle est, dans l’ensemble, beaucoup moins bien que moi.

Moi, par exemple, je n’écoute aucun jugement, ne prête aucune attention aux regards des autres : j’ai confiance en moi. Elle n’est juste qu’un double susceptible. Chaque petite remarque, chaque opinion contre sa personne la fait pleurer. Je suis une personne forte, gracieuse et fière de ce que je suis. Elle, est une personne qui n’assume pas sa personnalité : elle a honte d’elle même.

Elle croit à beaucoup de choses, elle est naïve. Quant à moi, j’ai l’esprit critique, je ne crois pas à tout ce que l’on me raconte.

Pourtant, aussi surprenant que cela puisse paraitre, nous avons le même corps, mais pas le même âge. J’ai -comment dire ?- une vingtaine d’années – je suis mûre et indulgente. Elle a peut être dix ans, onze ans ? Elle a une mentalité de bébé.

Mais je lui dis ce qu’elle est, elle le croit et elle se vexe. Et moi, je l’ignore.

Malin comme un renard

Contrairement à ce que vous pourriez croire, mon double n’est pas en tous points semblable à moi.
Il est dans l’ensemble, beaucoup moins bien que moi.

Moi, par exemple je ne suis pas grand, maigre, élancé ; lui il est petit, gros, insolent et insupportable. J’ai beaucoup de cheveux frisés et un petit troupeau de mèches qui tombent sur mon front. Lui il a des petits cheveux noirs. J’ai des besoins de bouger dans tous les sens, je ne manque pas d’imagination, j’ai l’air fatigué et nerveux. Lui il est calme, discret et attentif, malin comme un renard et sociable.

Lors de mon passage à l’adolescence, j’ai l’impression que rien n’a changé en moi mis à part être un peu plus immature, flemmard comme pas possible, prêt à tout faire pour ne rien faire…

Chronique

Contrairement à ce que vous pourriez croire, mon double n’est pas en tous points semblable à moi.

Il est dans l’ensemble, beaucoup moins bien que moi.

Moi, par exemple, je suis blond, beau gosse, maigre. Lui , il est petit, moche, et a un début de calvitie. Je suis fourbe, mesquin, méchant mais joyeux dans ma méchanceté. Lui, il sait juste péter avec ses mains, il enchaîne blague nulle sur blague nulle et croit savoir danser. Alors que moi, je suis un dieu de l’humour et j’enflamme le dancefloor. Lui, il est peu musclé, travailleur et intelligent. Moi, j’aime faire souffrir les gens et contester tout ce qu’on me dit et je suis un peu con sur les bords mais je suis quand même mieux que lui. Lui, il fait des dépressions chroniques. Moi aussi en fait.

Les contraires s’attirent

Contrairement à ce que vous pourriez croire, mon double, elle n’est pas en tous points semblable à moi.

Elle est, dans l’ensemble, beaucoup moins bien que moi.

Moi par exemple, j’ai des cheveux châtain bien coiffés et la peau lisse alors qu’elle a des cheveux désordonnés et une peau clairsemée de bouton. Elle est égoïste, têtue, narcissique et capricieuse contrairement à moi qui suis généreuse, persévérante et qui ai confiance en moi.

En effet, aussi surprenant que cela puisse paraitre ces deux êtres – moi et elle et elle et moi me complètent. J’aime visiter des musées, me ballader dans les rues de Paris alors qu’elle préfère rester enfermée chez elle à regarder des séries au contenu des plus absurdes et immatures.

Comme elle est jalouse de moi, elle cherche toujours à me faire des coups bas. Moi de mon côté, comme je suis la perfection qu’elle voudrait atteindre, je la regarde me donner des noms d’oiseaux puis je lui reponds avec un air sournois. Alors elle se vexe, je me fâche, nous n’en finissons pas.

 

Mon pauvre reflet

Contrairement à ce que vous pourriez croire, mon double n’est pas en tous points semblable à moi.
Il est, dans l’ensemble, beaucoup moins bien que moi.

Moi, par exemple,  je suis très expressif, aimable et sérieux ; lui au contraire, il est inexpressif, impoli et dispersé. J’ai de magnifiques cheveux noir, lisses et soyeux sur un jeune visage parfaitement formé et sans aucune imperfection. Lui, possède une horrible chevelure non entretenue qui traîne jusqu’au sol . Je suis sportif, toujours souriant et pensif ; lui est plutôt paresseux, souvent morose, grognon et très curieux – ce qui le mène à avoir parfois des problèmes.

Il ose me dire que que c’est lui original. Alors que pour moi cette personne s’adressant à moi n’est rien d’autre que mon pauvre reflet dans un miroir.

Monsieur Rupnik

C’était un vieux monsieur corpulent, qui sentait le renfermé et avait une voix caverneuse laissant la même impression que son odeur. Il habitait dans l’appartement juste à coté du nôtre : c’était notre voisin de palier, et il était donc très courant que nous lui remettions son courrier que la gardienne avait déposé devant notre paillasson, et vice versa. Je ne l’aimais pas du tout. Il avait toujours l’air mécontent, le visage renfrogné et il grognait ou ruminait dans sa moustache grise désordonnée plus qu’il ne parlait. On avait toujours l’impression d’être en faute et de l’importuner au plus haut point en voyant l’expression qu’il prenait quand on lui adressait la parole. Il ne sortait jamais de l’immeuble, mais passait beaucoup de temps dans le hall à râler pour telle ou telle raison auprès de cette pauvre gardienne. Il faisait des mouvements impressionnants avec sa canne pour appuyer ses dires, et je ne manquais jamais de le contourner en rasant les murs quand je le croisais. En vérité, il me faisait peur, et je devenais tout de suite moins fatiguée en montant les escaliers jusqu’à chez moi après l’école quand j’entendais le bruit de sa grosse canne en bois qui tapait sur le sol. Avec son crâne chauve et ses petits yeux noirs qui me regardaient comme si c’était moi qui lui avait volé tous ses cheveux, il y avait de quoi être effrayée, je vous assure. J’avais vraiment très peur de sa canne, qui bougeait beaucoup trop vite et trop près de mon visage à mon goût. Je le détestais presque, ce vieux monsieur bizarre qui passait son temps à marmonner des reproches au monde entier.

Alors quand ma mère, juste avant de partir pour son rendez-vous chez le coiffeur, me demanda un jour d’aller lui apporter un colis que nous avions reçu à sa place, je m’imaginais immédiatement une quinzaine de scénarios terrifiants, puis réfléchissais ensuite à différents moyens de parer chacun d’eux. Et si je n’arrivais pas à fuir assez vite ? Et si il utilisait du chloroforme ? C’est donc avec beaucoup de courage, serrant très fort le colis dans mes bras, et très peu rassurée que je sonnais à sa porte. Quand il ouvrit, mon premier réflexe fut de vérifier s’il était armé. Par chance, je constatai qu’il n’avait pas sa canne à la main, et je respirais un bon coup avant de lui déballer à toute vitesse un « boujour-tenez-ce-colis-est-à-vous-au-revoir » et de lui tendre le carton que je tenais, déjà prête à courir vers ma porte au moment où le colis quitterait mes mains.

Il prit le carton. Je tournai aussitôt les talons et fis les deux pas qui me séparaient de ma porte. Je posai précipitamment mes mains dessus et poussai. Mon cœur s’accéléra et une peur panique monta en moi tandis que je réalisais que la porte était fermée. Elle s’était refermée derrière moi alors que je n’avais pas pris les clefs, me coinçant fatalement dans ce couloir devant la porte de M.Rupnik le Terrible. Ce devait être une mauvaise blague du destin, me disais-je alors que j’entendais la grosse voix rocailleuse ronchonner un peu avant de m’inviter à entrer chez lui en attendant le retour de ma mère. Je me stoppai net, passai immédiatement en mode « agent-secret-sur-le-point-de-confronter-l’ennemi-dans-une-action-impressionnante-et-incroyable » et analysai la situation : j’étais sur le point d’entrer en territoire ennemi pour une durée indéterminée sans pouvoir compter sur une quelconque aide extérieure, je n’avais aucune arme, et aucun des plans que j’avais pu prévoir ne comprenait le fait d’entrer chez M.Rupnik le Terrible. Mais je n’avais pas le choix. J’avançais donc, résignée à mon sort, vers mon funeste destin.

Même si je ne m’étais jamais vraiment demandée à quoi pouvait bien ressembler l’appartement de mon voisin, j’eus alors la plus grosse surprise de ma vie en découvrant l’intérieur de la gueule du loup. C’était petit. Parfaitement ordonné. Et blanc. Tout blanc. Comme à l’hôpital. Carrelage au sol, murs nus, meubles métalliques où étaient disposées des plaquettes de médicaments. Ça me fit d’abord très peur, me rappelant les repères des psychopathes dans les séries télé. Puis, en voyant les yeux étonnamment tristes de M.Rupnik qui regardait ces pilules colorées, je fus piquée par la curiosité. Il dut le remarquer de je ne sais quelle manière, car il poussa un profond soupir avant de me raconter le pourquoi du comment avec une sorte de rictus contrit, la seule espèce de sourire que j’ai jamais vu sur son visage. J’appris ainsi, en grignotant des gâteaux secs aux dessus d’une petite table basse, assise sur un petit fauteuil abîmé, plusieurs choses que je n’aurais jamais soupçonnées : mon voisin avait le cancer. Il était terriblement pauvre, et l’hôpital lui avait cédé quelques vieux chariots à tiroirs pour qu’il puisse ranger correctement ses médicaments. Il n’avait plus de famille, plus vraiment d’amis, et pas d’animaux, il était seul. Pendant une petite demi-heure, celui que je craignais me livra toutes ses peines, ses regrets, et son immense solitude. Je l’écoutais parler sans vraiment rien dire, ne sachant pas quoi penser, comment le consoler un peu. Oui, j’avais vraiment envie de le consoler, ce pauvre homme malade solitaire qui souffrait autant physiquement que sentimentalement, et je me sentis très mal en lui disant « merci, au revoir » au moment de rentrer chez moi quand ma mère fut rentrée. Je l’avais toujours très mal considéré, et j’avais maintenant l’impression d’être un monstre sans cœur, sachant quelle personne fragile j’avais détestée sans trop de raison.

Ce fut une grande leçon que je reçus ce jour-là. Aujourd’hui, je ne peux regarder une personne apparemment désagréable, qui râle et qui grogne sans arrêt, sans me demander quel genre de lourds problèmes peuvent bien plomber sa vie. Je ne peux plus voir Cruella de la même façon, et je n’applaudis plus quand elle tombe dans le ravin. Tous les vieux ronchons, les méchants, les sadiques, sont en fait des âmes en peine, des gens trop seuls, des gens qui souffrent. Tous ceux qui se déchargent sur le monde ont une bonne raison de le faire. Il ne méritent que pitié et compassion, et je ne peux pas m’empêcher de regarder de travers ceux qui marmonnent des insultes à l’égard de leur insupportable prof de français, qui crie à tout va que des heures de colle vont tomber.

Vous ne pouvez pas la blâmer, elle a sûrement le cancer.

Double

Contrairement à ce que vous pourriez croire, mon double n’est pas en tout points semblable à moi.

Elle est, dans l’ensemble, beaucoup moins bien que moi.

Moi, par exemple, je suis fine et gracieuse ; elle, elle est maigre à faire peur . J’ai une longue chevelure d’un châtain soyeux, avec de légères ondulations qui charment l’œil. Elle, elle a les cheveux qui trainent au sol, bouclés et complètement emmêlés. J’ai la démarche sûre, le visage souriant, un tempérament joyeux et optimiste. Elle, elle est maladroite, crispée, hystérique, et bête comme un âne.

Elle, cet être appelé « mon double », n’a absolument rien à voir avec moi. Moi, je suis une jeune fille réfléchie. Elle, c’est une adolescente  dont la naïveté surpasse celle des jeunes enfants. Nous sommes deux être différents vivant collées l’une à l’autre.

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